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Raffinage au Cameroun : le pari stratégique de la souveraineté économique

Une nation ne bâtit pas son avenir en fonction de ses contraintes du moment, mais à partir de ses ambitions. Les contraintes traduisent un état de fait, un modèle existant, mais ne doivent jamais orienter les décisions de transformation. L’argument de la « contrainte extérieure », notamment en matière de devises, est encore souvent avancé pour justifier certaines limites industrielles. Cette approche reste toutefois réductrice.

Aucune économie ne s’est industrialisée en attendant la disparition des obstacles. Les contraintes ne sont pas des freins définitifs, mais des points de départ pour repenser et faire évoluer le modèle. À ce titre, le Cameroun a clairement défini son cap à travers la stratégie SND30 : transformer localement ses ressources, construire une chaîne de valeur complète  du pétrole brut au raffinage, puis à la pétrochimie  et capter durablement la richesse produite sur son territoire.

Dans cette dynamique, la création de CSTAR par la SNH, en partenariat avec Ariana Energy, le Consortium RCG et TRADEX S.A., intervient six ans après l’incendie de mai 2019 qui avait endommagé l’unique raffinerie du pays. Cette initiative vise à élargir et diversifier l’offre de raffinage dans un contexte marqué par une demande croissante en produits pétroliers.

Ce choix ne relève pas d’une réaction ponctuelle, mais d’une orientation stratégique assumée. Il repose sur un principe fondamental : une économie ne se développe pas en se contentant d’exporter ses ressources, mais en maîtrisant leur transformation. Dans cette logique, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) joue un rôle central, non seulement comme opérateur, mais surtout comme moteur de structuration industrielle et de cohérence stratégique.

Les expériences internationales illustrent clairement cette trajectoire. La Norvège, par exemple, ne s’est pas limitée à l’exploitation de son pétrole. Elle a bâti une chaîne de valeur intégrée, développé des compétences locales et consolidé ses acquis jusqu’à constituer un fonds souverain dépassant 1 400 milliards de dollars, parmi les plus importants au monde.

Les Émirats arabes unis offrent un autre exemple parlant. À Abou Dhabi, le raffinage et la pétrochimie ont été érigés en piliers de la puissance économique. Avec une capacité de raffinage dépassant 1,2 million de barils par jour et des investissements soutenus dans les industries aval, ils ont su transformer une ressource brute en un véritable système économique intégré.

Ces modèles reposent sur une décision essentielle : conserver la valeur créée. C’est précisément l’enjeu pour le Cameroun. Le développement du raffinage ne répond pas uniquement à une nécessité énergétique immédiate. Il s’inscrit dans une logique plus large de structuration de l’économie, de renforcement de la souveraineté industrielle et de construction d’un appareil productif durable.

Les bénéfices attendus sont multiples :

une meilleure captation de la valeur sur le territoire national ,une réduction progressive de la dépendance aux importations ,une stabilisation de l’économie autour de la production.

Aujourd’hui, près de 70 % des produits pétroliers consommés en Afrique subsaharienne sont importés, malgré l’abondance des ressources. Cette situation représente une perte de valeur estimée à plus de 30 milliards de dollars par an pour le continent. En d’autres termes, la richesse existe, mais elle est majoritairement exploitée ailleurs. Le raffinage apparaît ainsi comme un levier clé pour inverser cette tendance : retenir la valeur, structurer des filières industrielles, générer des emplois qualifiés et consolider l’économie.

Au-delà des retombées économiques, l’enjeu est également structurel. Le Cameroun ne se contente pas d’investir dans une infrastructure ; il pose les fondations d’un modèle de développement. Un modèle où les ressources naturelles ne constituent pas une finalité, mais le point de départ d’un processus de transformation. Un modèle où la souveraineté économique se construit progressivement, à travers la maîtrise des chaînes de valeur.

Dans cette optique, la question n’est pas de savoir si le Cameroun a la capacité de raffiner. Elle porte plutôt sur la vitesse à laquelle il choisit d’opérer cette transformation. Car les économies n’évoluent pas sous la contrainte seule ; elles se transforment lorsque des décisions structurantes deviennent irréversibles.

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